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Le caillou dans la chaussure

30 décembre 2005

Si c’est encore un homme

Nous vivons dans une société industrielle dont l’expansion semble ne plus connaître aucune limite : sur le plan géographique d’abord mais aussi par le fait qu’elle s’attaque à tous les aspects de notre existence. Pour cela, elle s’appuie sur les médias de masse, qui, pour la plupart, sont la propriété de grands groupes industriels, afin de briser les communautés et de réduire les individus à des particules élémentaires en colonisant leur imaginaire. Comme le formule clairement Bertrand Louart, elle ne laisse ainsi plus échapper aucun domaine à son espace de conquête et « vise à faire de l’existence de la marchandise et de son mode de production technologique une question de vie ou de mort pour l’ensemble de l’humanité en faisant disparaître tout ce qui existe indépendamment de sa machinerie. » [1] Le champ des possibles se trouve ainsi de plus en plus réduit à mesure que croissent l’égoïsme et l’aveuglement au détriment de la responsabilité.
Arguant d’avancées scientifiques, cette société veut évoluer sous le signe du progrès technique perpétuel et inéluctable, et affecte, pour cela, une posture naturelle (l’ordre des choses, le sens de l’Histoire) alors qu’elle s’oppose pourtant de manière frontale à la nature en refusant d’assumer la responsabilité de ses actes. Elle est aidée par l’inertie d’une bureaucratie immature et servile, fruit de la hiérarchie et de la division du travail. C’est ainsi que « l’homme moderne attend tout de l’économie, de l’Etat et des machines qu’ils mettent à son service. Il en attend tout, il réclame parfois bruyamment et avec colère que ces différentes puissances qui lui sont extérieures, qui le dépassent et le dominent, prennent en charge son existence et en même temps le protègent des conséquences néfastes à son égard. » [2] L’homme affiche ainsi sa soumission à une société hétéronome dans le sens que lui donne Cornélius Catoriadis, c’est-à-dire qu’il « [pense] et [agit] comme l’institution et le milieu social l’imposent (ouvertement ou de façon souterraine) » [3].
Il faut pourtant se méfier du désespoir et du découragement des masses qui, loin de représenter une quelconque force de contestation, semble, bien au contraire faire le jeu des dominants et pourrait bien nous conduire vers « une dérive autoritaire, dont on voit déjà les prémisses se mettre en place actuellement. Et la demande de protection contre les nuisances engendrées par l’industrie ne sera pas de reste pour participer à ce mouvement sécuritaire. » [4]
Malgré l’étroitesse de marge de manœuvre et l’absence d’alternatives, « l’Histoire, et d’abord la notre, n’aura que le sens que nous ainsi que tous ceux qui prendront leurs affaires en main, là où ils sont et avec les moyens dont ils disposent, auront su et pu lui donner. » [5] C’est donc à une critique radicale, afin de s’attaquer aux racines du mal et d’éviter toute dilution dans la pensée dominante, que l’on s’attellera, car elle est la seule qui se dirige réellement vers la source de l’objet de nos tourments et non vers des leurres, avec l’espoir de parvenir à fournir des outils pour la révolte.
Il s’agit de reprendre en main notre destin en sortant de l’apathie où nous maintient le système, en se libérant de notre « servitude volontaire » [6] mais aussi de notre « servitude involontaire » [7] et de rétablir par des tentatives audacieuses « ce point de comparaison à partir duquel il est possible de renverser la perspective à propos de la société industrielle et de formuler sur elle un jugement à l’aune de valeurs qui ne sont pas les siennes propres » [8].
Il faudra pour cela affronter et dépasser la droite dont le rationalisme économique nous conduit à un égoïsme non seulement inévitable mais désiré, et parfois même érigé en valeur suprême [9], mais aussi se libérer de la gauche qui « s’abreuve à la même source philosophique que le libéralisme moderne » [10] et qui « est avant tout une religion […] du Progrès » [10]. Ce n’est sans doute pas sans difficulté que l’on abandonnera toute idée de réappropriation de l’appareil de production, mais il nous semble clair que l’on doit envisager une démolition du système industriel [11], système auquel nous croyons vain de s’opposer frontalement, mais que nous pensons pouvoir saper en creusant des niches qui échappent à son contrôle.
Et l’on rejoindra de nouveau Cornélius Castoriadis pour affirmer que « la politique révolutionnaire n’a pas besoin d’une théorie complète. Car elle appartient à ce domaine spécifique du faire humain, la praxis , qui n’est pas l ‘application d’un savoir préalable, mais ce par quoi l’élucidation et la transformation du réel progressent dans un rapport intrinsèque et font surgir un savoir nouveau » [12], ce qui est le seul moyen de mettre en place une société véritablement démocratique et autonome (dans le sens où elle s’auto-institue). Ce sont les initiatives prises aujourd’hui pour offrir un point de vue discordant qui permettront d’élaborer un avenir différent en étendant de nouveau le champ des possibles, qui s’est considérablement réduit sous l’effet des coups de boutoir du monde industriel.
Nous partageons l’avis de Bertrand Louart pour qui « la véritable émancipation ne réside pas dans l’émancipation de la seule nécessité mais essentiellement dans l’émancipation de l’aliénation, dont la nécessité n’est qu’une forme primitive ; elle consiste à se rendre maître et possesseur de son existence, en la disparition de toutes les formes de pouvoir ou d’autorité qui existent indépendamment des personnes et des communautés. Contrairement à ce que pensent les modernistes, l’autonomie n’est pas l’abolition de tous les liens de dépendance interpersonnels et de toutes les formes d’attachement et la liberté n’est pas l’abolition de toutes les contraintes ; toutes deux résident au contraire dans la reconnaissance de la nécessité de certains attachements et contraintes (celles que l’on se donne, non celles qui sont imposées), et dans leur élaboration et leur maîtrise consciente. » [13] Ce projet passera inévitablement par un abandon du mythe du progrès à travers le développement économique ainsi que par une démolition de l’appareil industriel. [14]
Il s’agit ainsi de renouer avec un idéal démocratique, celui que définit Cornélius Castoriadis comme un « régime où les citoyens sont tous capables de gouverner et d’être gouvernés (deux termes indissociables), régime d’auto-institution explicite de la société, régime de réflexivité et d’auto-limitation. » [15] Par sa taille, par son échelle, par sa mesure, cette démocratie doit permettre « la maîtrise des hommes sur leurs propres activités et créations, la domination de la société sur sa technique et son économie » [16], et en finir avec l’oppression des individus et des collectivités par des pouvoirs qui leurs sont extérieurs et les dépassent. C’est à chaque citoyen, à chaque communauté, de s’investir dans la construction de ce modèle, d’une part par leurs actions, leurs expériences, mais aussi par l’évaluation des résultats de celles-ci afin de trouver et maintenir un équilibre dans les rapports sociaux, mais aussi environnementaux. Ce ne peut être qu’en choisissant en toute conscience, de manière continue et évolutive, ses propres contraintes et limitations, qu’une société peut se rendre réellement autonome et les individus réellement maîtres de leur destin.
Mais tout ceci ne sera que si l’homme moderne est encore un homme et parvient à démontrer qu’il mérite une démocratie véritable.


Notes
[1] Bertrand Louart dans « Introduction à la réappropriation … » p.36
[2] Bertrand Louart dans « Quelques éléments d’une critique de la société industrielle » p.23-24
[3] Gérard David « Cornélius Castoriadis, le projet d’autonomie » p.156
[4] Bertrand Louart dans « Quelques éléments d’une critique de la société industrielle » p.26
[5] Bertrand Louart dans « Quelques éléments d’une critique de la société industrielle » p.3
A ce sujet, on ne peut que se joindre à Serge Halimi, dans son « Grand bon en arrière », pour recommander la lecture des deux derniers paragraphes d’un texte de Friedrich Hayek de 1949 qui « pourrait même servir de modèle à ses adversaires chaque fois que la terreur d’être trop audacieux les paralyse. »
[6] Etienne de la Boétie « Discours de la servitude volontaire »
[7] Alain Accardo « De notre servitude involontaire – Lettre à mes camarades de gauche » dans lequel l’auteur nous explique pourquoi le combat n’est pas toujours à la hauteur de notre indignation.
[8] Bertrand Louart dans « Quelques éléments d’une critique de la société industrielle » p.31
[9] Adam Smith dans « Recherche sur la nature et l’origine de la richesse des Nations »
[10] Jean-Claude Michéa « Impasse Adam Smith »
[11] Miguel Amoros dans « Où en sommes nous ? » Notes et morceaux choisis
[12] Gérard David « Cornélius Castoriadis, le projet d’autonomie » p.48
[13] Bertrand Louart dans « Introduction à la réappropriation … » p.38
[14] Gébé « L'An 01 »
[15] Cornélius Castoriadis « Le délabrement de l’occident »
[16] Bertrand Louart dans « Quelques éléments d’une critique de la société industrielle » p.24

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